CELUI que l'hebdomadaire financier Business week surnommait en mars 1994 « l'homme mystérieux de la finance », le Libanais Edmond Safra, est décédé vendredi 3 décembre à Monaco, à l'âge de soixante-sept ans, tandis que son empire financier était en passe d'être vendu. Edmond Safra avait révélé en 1988 qu'il souffrait de la maladie de Parkinson, ce qui a peut-être accéléré sa décision de se séparer de ses banques, qu'il appelait « ses enfants ». Il n'aura donc pas réalisé son rêve, celui de « créer une dynastie bancaire qui durerait dix mille ans » !
Sa fortune le situe en bonne place dans les classements mondiaux, parmi les cent premiers. Elle a récemment été évaluée entre 4 et 5 milliards de dollars par le journal suisse Bilanz. Le magazine américain Forbes, dans son dernier classement de juin, l'estimait à 2,5 milliards de dollars. Mais c'était sans compter la somme de 2,75 milliards de dollars qu'il devait empocher de la vente de ses banques. Simple coïncidence ? La transaction n'attendait plus que le feu vert de la banque centrale américaine, qui devait se réunir lundi 6 décembre.
Edmond Safra passait son temps entre les Etats-Unis, Genève, la Côte d'Azur, à Monte Carlo, mais aussi à Villefranche-sur-Mer, dans sa somptueuse villa « La Leopolda », où il recevait le prince Rainier ou Javier Perez de Cuellar, ancien secrétaire général de l'ONU. Sans enfant, il passait sa vie entouré de sa femme Lily Monteverde, qu'il avait épousée au Brésil en 1976, et ses enfants Adriana et Eduardo. Il était proche de ses frères Moïse et Joseph et ses soeurs Arlette, Gaby et Huguette.
Edmond Safra appartient à la lignée des financiers de l'Empire ottoman. Ce juif sépharade, pratiquant, de nationalité libanaise, est issu d'une famille d'Alep, grande cité marchande du nord de la Syrie, qui a notamment bâti sa fortune sur le financement des caravanes de chameaux. Edmond Safra est né à Beyrouth en 1932, où son père Jacob avait emmené sa famille. Il quittera le Liban en 1949 pour l'Italie, fuyant les persécutions antisémites qui se multiplient après la naissance de l'Etat d'Israël. Agé de dix-sept ans, Edmond entame sa vie profesionnelle dans une société de négoce à Milan, empreint de cette forte culture familiale.
La famille émigre en 1952 au Brésil, où elle se livre aussi à des activités de négoce. Edmond Safra choisit de s'installer en Suisse en 1956, où il se lance dans la banque privée avec la Trade Development Bank. C'est dix ans plus tard, en 1966, qu'il démarre ses activités aux Etats-Unis, en ouvrant une petite banque de détail, la Republic National Bank of New York. Il était souvent considéré comme le parrain de la banque privée moderne, sa devise étant de « rendre heureux ses richissimes clients de Monte-Carlo à Miami ». Ses pairs le comparaient souvent au Midas de l'Antiquité, qui transformait tout ce qu'il touchait en or.
Créant la surprise dans le monde des affaires, Edmond Safra avait annoncé le 10 mai la vente de son empire au premier groupe bancaire britannique HSBC, pour 10,3 milliards de dollars (9,5 milliards d'euros). La Hongkong and Shanghaï Banking Corporation (HSBC) récupère la Republic National Bank of New York (RNBNY), dont Edmond Safra était le principal actionnaire. La dix-septième banque commerciale des Etats-Unis compte quelque deux millions de clients. Dans la corbeille, HSBC doit aussi prendre le contrôle de Safra Republic Holdings (SRH), détenue à 49 % par Republic New York Corporation et 21 % par Edmond Safra. SRH contrôle notamment une banque privée basée à Genève, qui compte environ 30 000 clients internationaux. La SRH dispose aussi de succursales au Luxembourg, en France, à Monaco, à Guernesey et Gibraltar.
EMBÛCHES
Vendredi, certains analystes craignaient que l'opération soit reportée. « HSBC va maintenir la tradition bancaire et l'intégrité qui ont caractérisé la vie d'Edmond », a sobrement indiqué la banque dans un communiqué. HSBC reste optimiste sur le déroulement de cette opération. Opération qui avait déjà été retardée, en raison de l'enquête sur ce qui est appelé l'affaire Princeton, concernant un client d'une filiale de Republic National Bank of New York qui aurait détourné des fonds, estimés à environ 1 milliard de dollars au détriment d'investisseurs japonais. Fait exceptionnel et inattendu, Edmond Safra avait alors accepté de réduire de 450 millions de dollars la part de la transaction qui devait lui revenir. Il devait toutefois empocher un total de 2,75 milliards de dollars.
C'est loin d'être la première embûche. Il avait vendu la banque genevoise Trade Development Bank à American Express, en 1983, pour 550 millions de dollars. Les relations entre les deux parties se sont déteriorées, American Express se lançant contre une campagne contre Edmond Safra, l'accusant de liens avec l'Irangate et de blanchiment d'argent sale. L'affaire avait fait grand bruit, se soldant à son avantage. Cet épisode, l'une des batailles les plus farouches de l'histoire bancaire aux Etats-Unis, est raconté dans l'ouvrage du journaliste Brian Burrough's, Vendetta. American Express s'était excusé publiquement en 1989 et avait accepté de lui payer 8 millions de dollars à des oeuvres de charité choisies par Safra. C'est cette même année, 1988, qu'Edmond Safra crée un nouvel établissement spécialisé dans la gestion de fortune, Safra Republic Holdings.
Il est notamment connu en France pour s'être engagé aux côtés de Georges Pébereau lors de son raid contre la Société générale en 1988. Son parcours n'a pas connu que des succès, loin s'en faut. La Republic National Bank of New York a été très fortement touchée par la crise russe.







